Sur la côte Adriatique, à Split, se dresse l’un des monuments romains les mieux conservés au monde : le palais de Dioclétien. Construit à la fin du IIIe siècle pour accueillir la retraite d’un empereur, cet édifice de près de quatre hectares n’est pas resté figé dans le temps. Au fil des siècles, il s’est transformé en ville à part entière, absorbant cathédrale, maisons médiévales et ruelles commerçantes dans ses propres murs antiques. Entre architecture militaire, influences égyptiennes et conversion religieuse, le palais raconte une histoire unique de continuité urbaine. Récemment encore, des fouilles ont révélé un passage souterrain inconnu, preuve que ce site, classé au patrimoine mondial de l’UNESCO, continue de livrer ses secrets.

Contexte historique de la construction du palais de dioclétien

Dioclétien et la tétrarchie romaine

Né vers 245 près de Salone, en Dalmatie, Dioclétien devient empereur romain en 284. Il hérite d’un Empire fragilisé par près d’un siècle de crises politiques et militaires. Pour y remédier, il met en place la tétrarchie, un système de gouvernement partagé entre deux empereurs principaux, les Augustes, et deux empereurs subalternes, les Césars. Cette réforme met fin à l’instabilité chronique du IIIe siècle et permet à Dioclétien de stabiliser durablement l’administration de l’Empire.

Choix stratégique du site de split en dalmatie

Lorsqu’il prépare sa retraite, Dioclétien choisit naturellement sa région d’origine, la Dalmatie. Le site retenu, proche de Salone, bénéficie d’un emplacement stratégique entre mer et montagne, propice à l’implantation d’une résidence fortifiée. Cette position deviendra plus tard un atout majeur pour la ville de Split, qui se développera comme port actif et centre administratif de la région pendant plus de seize siècles.

Chronologie des travaux de 295 à 305 après J.-C.

La construction du palais est confiée en 295 aux architectes grecs Filotas et Zotikos, dont les noms sont gravés sur les murs du monument. S’il reste difficile d’établir une date de début précise, plusieurs indices permettent de reconstituer la chronologie du chantier. Lors de son séjour en Égypte entre l’automne 297 et l’été 298, où il mate des rébellions de généraux usurpateurs, Dioclétien commande le transport de colonnes depuis Syène vers Alexandrie, comme en atteste une lettre datée de janvier 300 adressée par le procurateur de Thébaïde. Ces éléments, associés à la présence massive de matériaux et d’œuvres d’origine égyptienne dans le palais, permettent de situer l’ouverture du chantier autour de 298. Dioclétien réside de manière continue à Split entre 305 et 311, ce qui suggère que la construction, même inachevée, est alors déjà bien avancée.

Abdication de l’empereur et retraite à spalatum

Le 1er mai 305, Dioclétien abdique, un geste rare pour un empereur romain. Il choisit de se retirer dans la résidence qu’il a fait bâtir en Dalmatie, à Spalatum, l’actuelle Split, tout en conservant la dignité honorifique d’Auguste. Cette décision marque la fin de son règne actif mais fait de ce palais bien plus qu’une simple villa de retraite : un lieu conçu pour accueillir dignement un ancien chef de l’Empire romain.

Architecture militaire et plan urbanistique du complexe

Structure en castrum romain et fortifications défensives

Le palais de Dioclétien combine deux logiques architecturales a priori opposées : la forteresse militaire et la villa patricienne de luxe. Son plan reprend l’organisation classique du castrum romain, un camp fortifié structuré par deux grandes artères se croisant à angle droit, le cardo et le decumanus, qui découpent l’ensemble en quatre quadrants. Des remparts massifs, atteignant environ vingt mètres de hauteur, protègent l’édifice sur toute sa périphérie, renforçant cette dimension défensive.

Les quatre portes monumentales : porta aurea, porta argentea, porta ferrea et porta aenea

Quatre portes percent les remparts du palais, chacune orientée vers un point cardinal et portant un nom évocateur de matériau noble : la porte d’Or, la porte d’Argent, la porte de Fer et la porte de Bronze. Ce dispositif d’accès organisé illustre à la fois la fonction défensive du site et sa vocation de résidence officielle, où la circulation devait être contrôlée et hiérarchisée.

Le péristyle et son rôle cérémoniel

Au cœur du complexe, le péristyle constitue l’un des espaces les plus spectaculaires du palais. Cette cour à colonnades, située au sud de l’ensemble, servait de lieu de représentation et de transition cérémonielle vers les appartements impériaux. Sa décoration, ornée de marbres et de granits importés d’Égypte, témoigne du faste voulu par Dioclétien pour cet espace central, conçu pour impressionner visiteurs et dignitaires.

Organisation des substructions et sous-sols voûtés

Sous les appartements impériaux s’étendent de vastes sous-sols voûtés, qui jouaient un double rôle de soutènement structurel et d’espaces logistiques, notamment pour le stockage. Ces substructions, aujourd’hui encore largement visibles et accessibles aux visiteurs, ont permis la préservation du plan originel du palais, car leur architecture massive n’a jamais été détruite, contrairement à certains niveaux supérieurs remaniés au fil des siècles. Des fouilles récentes ont d’ailleurs révélé qu’un couloir reliait directement ces caves à la ville extérieure, creusé dans l’épaisseur du mur oriental du palais. Ce passage, volontairement scellé lors du renforcement des fortifications face à la menace ottomane, assurait la circulation entre les niveaux inférieurs et les appartements impériaux situés à l’étage, loin des regards extérieurs.

Influence des styles hellénistique et égyptien dans la décoration

La décoration du palais puise largement dans les répertoires hellénistique et égyptien. Les colonnes de porphyre et de marbre, les statues et les éléments architecturaux d’origine égyptienne, rapportés notamment lors du séjour de Dioclétien en Égypte, confèrent à l’ensemble une dimension cosmopolite rare pour une résidence impériale romaine. Cette hybridation stylistique reflète l’étendue de l’Empire et les ressources considérables mobilisées pour ce projet.

Le mausolée de dioclétien et sa transformation en cathédrale Saint-Domnius

Architecture octogonale du tombeau impérial

Dioclétien fit ériger, en amont de la grande galerie ouverte sur l’Adriatique, un mausolée destiné à accueillir sa dépouille. L’édifice adopte un plan octogonal, une forme architecturale relativement sophistiquée pour l’époque, et se distingue par une décoration de marbre sobre mais majestueuse. Deux statues de sphinx encadraient l’escalier du porche, renforçant symboliquement la destination funéraire du lieu : dans la mythologie égyptienne, le sphinx joue en effet le rôle de gardien des tombes.

Conversion religieuse du VIIe siècle et symbolisme chrétien

Avec l’affirmation du christianisme comme pouvoir structurant dans la région, le mausolée de Dioclétien change radicalement de fonction. Vers 650, l’évêque de Split transforme l’ancien tombeau impérial en cathédrale de son diocèse, dédiée à Saint-Domnius. Ce basculement illustre de façon spectaculaire l’appropriation symbolique des anciens lieux de pouvoir impérial par l’autorité ecclésiastique émergente, un phénomène que l’on retrouve également dans l’aile est du palais, où l’évêque s’installe précisément à l’emplacement des anciens appartements privés de Dioclétien.

Le campanile roman ajouté au XIIIe siècle

La transformation en édifice religieux se poursuit au Moyen Âge avec l’ajout d’un campanile de style roman, construit au XIIIe siècle. Ce clocher, aujourd’hui emblématique de la silhouette de Split, complète la mutation architecturale du mausolée antique, désormais pleinement intégré au paysage urbain et religieux de la ville.

Le temple de jupiter et les vestiges religieux antiques

Transformation en baptistère Saint-Jean-Baptiste

De l’autre côté du péristyle, faisant pendant au mausolée, Dioclétien avait fait construire un temple dédié à Jupiter, destiné à affirmer l’ascendance divine qu’il revendiquait en tant qu’empereur. Comme le mausolée voisin, ce temple connaît lui aussi une reconversion religieuse : il devient le baptistère Saint-Jean-Baptiste, poursuivant ainsi le mouvement d’appropriation chrétienne des symboles impériaux antiques qui caractérise l’histoire du palais entre le Ve et le VIIe siècle.

Les sphinx égyptiens importés d’assouan

Les statues de sphinx qui ornent le site, notamment celles associées au mausolée, proviennent d’Égypte, où Dioclétien avait mené campagne entre 297 et 298. Ces œuvres, comme les colonnes de porphyre et de marbre, illustrent l’ampleur des ressources mobilisées à travers tout l’Empire pour la construction de cette résidence, et confirment la datation du chantier déduite des correspondances administratives de l’époque.

Évolution urbaine de split à travers les siècles

Installation des réfugiés de salone au VIIe siècle

L’histoire du palais après la mort de Dioclétien demeure en partie floue. La province de Dalmatie reste administrée par le gouverneur de Salone et dépend de l’Empire romain d’Occident ; le palais conserve alors un caractère officiel, accueillant de grands personnages en déplacement. Une mention de la Notitia Dignitatum indique même la présence, dès la fin du IVe siècle, d’une manufacture textile d’État produisant des étoffes pour l’armée, ce qui contribue à maintenir l’édifice en activité. Le tournant décisif survient au VIe siècle : selon Thomas l’Archidiacre, chroniqueur du XIIIe siècle, la population de Salone et de ses environs, menacée par la pression slave, se réfugie dans le palais de Dioclétien et ses alentours, y formant le premier noyau de la ville médiévale de Split.

Intégration médiévale des habitations dans les murs antiques

Ce repli de population initie une transformation progressive du palais en véritable tissu urbain. Au Xe siècle, l’empereur byzantin Constantin VII Porphyrogénète confirme que le complexe palatial s’est mué en une petite ville à part entière. De nouveaux édifices viennent ensuite masquer progressivement les structures antiques, et des maisons de style gothique s’installent à l’intérieur même de l’enceinte entre les XIIe et XIIIe siècles. À la fin du Moyen Âge, le développement urbain dépasse les limites du rempart originel, donnant naissance à d’importants faubourgs à l’extérieur du palais.

Restaurations et fouilles archéologiques des XIXe et XXe siècles

Le souvenir de l’ancien palais ne s’efface jamais complètement. Du XVe au XIXe siècle, de nombreux croquis, reconstitutions et descriptions maintiennent l’intérêt porté à ce monument d’exception, notamment autour du mausolée, restauré entre 1880 et 1885. Des études archéologiques plus systématiques sont menées tout au long du XXe siècle, et les travaux de reconstruction engagés après la Seconde Guerre mondiale, poursuivis jusqu’en 1975, permettent la mise au jour de nombreux éléments d’architecture et de décor jusque-là insoupçonnés. Les découvertes se poursuivent aujourd’hui : des fouilles récentes menées rue Hrvojeva, dans le cadre d’un chantier de conservation des voûtes et des murs périmétraux, ont ainsi révélé un passage romain inédit reliant les caves du palais à la ville, changeant la lecture du plan de circulation interne de l’édifice.

Le palais de dioclétien classé au patrimoine mondial de l’UNESCO

Critères d’inscription de 1979

C’est en 1979 que le palais de Dioclétien, associé au centre historique de Split qui s’est développé en son sein, est inscrit sur la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO. Cette reconnaissance internationale consacre la valeur exceptionnelle d’un monument qui n’est pas seulement une ruine conservée, mais un édifice vivant, resté continuellement habité et transformé depuis plus de seize siècles.

Enjeux de conservation du site archéologique vivant

La particularité du palais de Dioclétien réside précisément dans cette continuité d’occupation, qui complexifie considérablement les enjeux de conservation. Les interventions archéologiques, souvent motivées par des travaux d’infrastructure urbaine, doivent composer avec un tissu urbain dense et toujours habité. Les fouilles menées récemment sous la supervision du Département du patrimoine et de la vieille ville illustrent cette réalité : en cherchant la base d’une tour du XVIIe siècle attribuée à la famille Ciprianis, les archéologues sont tombés sur un passage romain insoupçonné, démontrant qu’une grande partie du site demeure encore à documenter. Comme le résume Jasna Jerkov, responsable du projet de fouilles,

« Chaque pierre explorée dans ce quartier historique peut bouleverser notre compréhension du site. »

Ce couloir antique, scellé puis redécouvert, a depuis été réintégré au parcours de visite, offrant un accès inédit aux circulations internes du palais autrefois empruntées par gardes, serviteurs et dignitaires.

Influence du palais sur le tournage de game of thrones

Au-delà de sa valeur archéologique et historique, le palais de Dioclétien a acquis une notoriété contemporaine grâce au cinéma et à la télévision. Ses sous-sols voûtés et ses ruelles antiques ont notamment servi de décor pour des tournages, contribuant à faire connaître le site à un public international bien au-delà des cercles spécialisés en histoire ou en archéologie, et renforçant l’attrait touristique de Split comme destination patrimoniale majeure de la Dalmatie.